Confinement, amendes, violences policières, la possibilité de traçage des données mobiles – un système autoritaire qui étouffe la citoyenneté active ?

Ces jours-ci, je me sens plus que jamais étrangère dans ce pays que j’ai choisi comme nouveau « chez moi » il y a 5 ans. Je suis choquée par la vitesse et la facilité avec laquelle le gouvernement peut décider d’enlever des libertés fondamentales aux citoyens français. Je suis étonné par l’absurdité et la violence du renforcement des restrictions par la police.
Je retrouve dans cela un phénomène que je remarque depuis mon arrivée en France et qui m’a mis en colère depuis le début : le sentiment de non-responsabilité. Dans ce commentaire, je vais essayer de démontrer ce que j’entends par cela en décrivant un ressenti de vie.

Je suis arrivée en France dans le cadre d’un Master franco-allemand. Pour moi, l’université, c’est la liberté de choisir mes cours, avoir le temps de travailler, faire des projets au-delà des études, des professeurs qui cherchent la discussion réciproque avec les étudiant-e-s. J’avoue que j’ai eu de la chance, ce n’est pas comme ça dans toutes les filières en Allemagne non plus.
En arrivant à l’université en France, j’ai vécu un choc culturel. Je me sentais infantilisée, privée de libertés et de responsabilités – comme si on soupçonnait par principe tous les étudiants d’être des faignants qui ne font rien si on ne remplit pas leur agenda du matin au soir. Pas le temps de travailler, pas le temps de prendre des initiatives hors des cours, pas le temps de lire des livres, pas le temps de réfléchir soi-même.

Au quotidien, il y a également plein de moments où je me sens privée de responsabilités et de libertés que j’ai l’habitude d’avoir. Pourquoi, sur mon compte bancaire, y-a-t-il un montant maximal que je peux retirer par semaine ? N’est-il pas de ma propre responsabilité de gérer mon argent ? Si je veux tout dépenser au début du mois, je suis libre de le faire, non ?

Pendant des soirées passées avec des amis, j’ai commencé à comprendre le ressenti des français envers la sphère politique. A l’école allemande, on nous enseigne que la France est un état centralisé (contrairement au système fédéral en Allemagne) et que les politiciens viennent quasiment tous de la même école d’élite (contrairement à l’Allemagne où la majorité des politiciens ont eu un autre métier avant). Mais ce n’est qu’en vivant dans le pays que j’ai pu comprendre quelle énorme distance sociale et géographique, quelle brèche insurmontable cela créer entre les citoyens et la politique. Il est difficile d’avoir le sentiment d’être représenté par des politiciens qui viennent d’une toute autre sphère et de s’identifier avec leur politique élaborée loin de la population.

Puis, j’ai découvert le rapport des citoyens à la police. Selon mon ressenti, en Allemagne, je n’ai aucun problème pour demander à un policier mon chemin. Bon, il ne faut pas se mentir, je suis une Allemande blanche, du coup je peux encore croire dans la devise de la police allemande : “Die Polizei, dein Freund und Helfer !” ( « La police, ton ami et sauveur ! »).
Au début, j’étais choquée par les opinions et propos de mes amis français par rapport au comportement de la police. Les histoires de violence policière, l’arbitraire des interventions, cela me semblait exagéré. Une généralisation d’événements singuliers à travers lesquelles on pensait identifier un fonctionnement global. Puis, après avoir suivi les manifestations à Marseille (où j’habitais avant), les manifestations des gilets jaunes et maintenant le confinement, je commence à comprendre la problématique sur un plan émotionnel.

Comme dans tellement de domaines, je me sens dé-responsabilisée par ce confinement, je me sens infantilisée. Je suis en colère car les règles que je dois respecter ne font pas de sens pour moi, ni la manière avec laquelle elles sont contrôlées. Je les respecte, c’est mon droit en tant que citoyenne, mais ma frustration augmente chaque jour.

Si le gouvernement voulait des citoyens responsables, engagés et solidaires, qui s’entraident, qui prennent soin d’eux, de leur pays, des espaces publics, il devrait faire une avance de confiance à sa population et leur donner l’opportunité de se comporter en tant que tels. Enlever les libertés, ça veut dire enlever la responsabilité et cela est contraire à l’esprit d’une citoyenneté active.

Je vie à la campagne et derrière ma maison, il n’y a que des champs et de la forêt. J’y croise peut-être deux personnes et on se dépasse en souriant et en respectant les distances conseillés. La règle de 1km, je comprends que cela fait du sens en ville ou des milliers de personnes se retrouvent sinon dans le même parc ou sur la même plage. Mais chez moi, cela ne fait aucune différence si je m’éloigne de 1km ou de 10km dans les champs. Pourquoi suis-je considéré incapable de juger ce risque de manière raisonnable et d’agir en conséquence ?
Pas loin d’ici, une personne, détectée par un drone, a reçu une amende étant seule dans la forêt en train de cueillir des morilles. Pour moi, cueillir fait parti des premières nécessités et autant plus dans cette période qui est particulièrement difficile économiquement. Pourquoi est-il considéré plus normal et responsable d’aller avec des dizaines d’autres personnes dans un supermarché que d’aller seule dans la forêt ?

Il y a des personnes qui se font contrôlées en faisant la queue devant le supermarché. Alors, je me demande, c’est quoi le plus important : avoir l’attestation ou respecter les règles ? Encore ce sentiment d’être considérée comme une personne qui n’est pas capable de porter des responsabilités et à laquelle on ne peut pas faire confiance d’agir de manière citoyenne, solidaire et altruiste. Et comment est-ce que les citoyens peuvent montrer qu’ils sont capables d’agir de manière responsable si on ne leur donne pas la possibilité de le faire ? Comment pouvons-nous agir comme des citoyens responsables alors qu’on présume que nous ne le sommes pas ? Ne pas faire confiance au bon sens des personnes, leur enlever la chance de prendre des responsalité, c’est une prophétie auto-réalisatrice.
Et là, je parle de mon vécu, mon ressenti à la campagne, je n’ose même pas imaginer la frustration des personnes vivant dans des quartiers populaires où le contrôle devient un instrument politisé de stigmatisation des populations.

Cela me rappelle un autre phénomène, une prophétie auto-réalisatrice que j’ai pu observé : dire aux français qu’ils ne sont pas doués pour apprendre des langues étrangères a comme effet qu’ils ne se croient pas doués. Depuis que je suis arrivée en France, on me dit que je parle super bien le français et que les Allemands sont trop doués pour les langues. Je pense plutôt que dire à quelqu’un qu’il ne saura jamais faire quelque chose, ça lui enlève la responsabilité de prendre en main son apprentissage : pourquoi investir de l’énergie dans quelque chose qui est déjà perdu ?

Pourquoi agir en tant que citoyen responsable, si on nous répète qu’on en est pas capable ?

Intéressant à lire

Interview de Michel Kokoreff dans Libération

Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France, répond aux lecteurs du Monde

Ne les laissons plus décider de nos vies – Blog d’Alain Bertho

4 thoughts on “L’impossible citoyenneté active en temps de confinement”

  1. espanol laetitia

    c’est le concept qui est aussi à l’oeuvre dans la fonction publique : un système pyramidal avec une segmentation importante du travail qui transforme l’agent en exécutant, déresponsabilisé, déconnecté d’une globalité, donc dans l’impossibilité de s’interroger et de proposer … c’est comme cela que l’on introduit en chacun de nous ce que hannah arendt, politologue du totalitarisme, apellait “la banalité du mal”, faisant de la mise en oeuvre du totalitarisme non plus une affaire de politiciens mais l’affaire de tout un chacun au quotidien.

  2. Bonjour Julia, merci pour votre article que j’ai lu sur “Les Champs Libres” puis j’ai trouvé votre blog que vous mentionnez. Vous ouvrez ici un débat qui nécessiterait je pense, la convocation de divers champs de recherche comme la sociologie, l’histoire dont la mémoire collective, l’histoire des religions, le champ politique… c’est très vaste. Je n’ai aucune velléité de polémique mais je pense qu’il y a des raisons très profondes à cette attitude française, et latine en général (même si je sais que le Limes de Germanie prenait une part de la RFA actuelle). C’est l’idée même de communauté, de collectif si vous préférez, qui ne s’appréhende pas de la même manière. Avec des contradictions patentes dans chaque modèle, et chaque théorie sous-jacente. Je ne vous propose rien, mais on pourrait en discuter par mail si vous voulez. Cela permet de poser des idées. Ou via “Les Champs Libres” mais est-ce qu’on ne va pas ennuyer les gens avec ça ou être censuré ? Cette question des différences entre cultures me hante, et très tôt j’y ai été confronté pour avoir vécu en à Madrid, Berlin, Lillehammer et Bergen, pour ce qui est de l’Europe de l’ouest. Mais c’est très délicat comme sujet vous pensez bien… Surtout quand un italien doit manger des pates cuites par un norvégien… Ou qu’un habitant d’un land du sud de l’Allemagne vous dit ce qu’il pense de la manière de travailler des berlinois… En tout cas merci. Et je vous rassure, il y a des français qui sont sur la même longueur d’onde que vous. Bis Bald.

    1. Bonjour Frédéric, merci pour votre réponse. Je suis d’accord avec ce que vous dites, et effectivement, ce ressenti et cette notion différente de communauté et, en lien avec cela, de citoyenneté, me travaille beaucoup et je me pose beaucoup de questions concernant ce sujet. En ce moment particulièrement, car je pense que c’est la première fois que je me sens directement concerné en tant que nouvelle citoyenne française et du coup j’essaie de trouver ma place et ma posture là dedans. J’ai envie de faire une recherche plus profonde concernant cela et, comme vous le proposez, de regarder dans les différentes domaines scientifiques s’il n’y a pas des réponses à trouver. Il s’agit de notions et de concepts qui se sont construit historiquement et qui sont ancrés dans le collectif. Si vous avez envie que nous partageons ces recherches entre nous par mail, ce serait avec grand plaisir. Vielen Dank und bis bald, Julia.

  3. Je comprends tout à fait ce ressenti, toutefois il ne faut pas oublier que la culture française est très différente de la culture allemande. Même si la France a peut être – et certainement – tendance a « infantiliser » ses citoyens Il y a aussi des raisons. En France la mentalité est différente. Par exemple les feux rouges pour piétons en France on a l’impression que c’est juste indicatif. Finalement, si il n’y a pas de voitures, pourquoi ne pas traverser?
    Je résume souvent la différence de mentalité de la manière suivante: en France tout ce qui n’est pas interdit est autorisé, en Allemagne, tout ce qui n’est pas autorisé est interdit…

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L’impossible citoyenneté active en temps de confinement